DIPLOCAÏNE
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Miss F, jeune lectrice qui s’abime la santé en Prépa, m’a gentiment demandé quels étaient les périodiques que j’oscariserai si une telle récompense venait à exister. L’ exercice exige une séléction des plus draconienne : pas question de livrer une interminable liste « copiée-collée » depuis les bookmarks de mon navigateur. C’est l’injection de drogue la plus pure que Mademoiselle réclame. Et comme je ne sais pas dire non aux filles, voici ce que j’ai bicrave à mon adorable junkie.
Sans surprise, le gros des publications reste anglo-saxon :
1. The Economist
2. Strategy+Business (le magazine du cabinet de conseil Booz & Co)
3. Fast Company
4. McKinsey Quarterly
Dans cet ordre.
La dominante est business. Il fallait s’y attendre. A noter que The Economist traite également de sujets de société et de géopolitique. Brillamment qui plus est… même s’il faut toujours le lire avec un œil critique : à titre d’exemple, The Economist fut l’un des plus ardents défenseurs de l’invasion irakienne.
En langue française, je ne citerai qu’un journal. Un seul. Un mensuel. C’est le Le Monde Diplomatique. Mon chouchou. Le « Diplo » c’est un journal de la résistance. Ne serait-ce que par son business model qui mérite qu’on s’y attarde : 51% de son capital appartient au journal Le Monde. Les 49% restant sont répartis entre l’association Günter Holzmann, qui regroupe l’équipe rédactionnelle du « Diplo », et l’association des Amis du Monde Diplomatique. La majorité de blocage s’élevant à un tiers du capital, il en résulte que Le Monde n’a plus aucun pouvoir sur cet enfant turbulent qui fut, à l’origine, un supplément dédié aux diplomates et autres organisations internationales. En témoigne, le débarquement manu militari d’Eric Fottorino, quand le redacteur en chef du « Diplo » est, lui, élu par ses pairs. Niel, Pigasse et Bergé peuvent virer Fottorino. Ils ne pourront jamais rien contre Serge Halimi. Petite parenthèse, ce mode d’élection du rédacteur en chef n’est pas l’apanage d’un courant de pensée, plutôt de gauche, puisque McKinsey, prestigieux cabinet de conseil et autre temple de la pensée capitaliste, désigne son Grand Prêtre de la même façon. La démocratie des idées n’est le pré carré de personne. Parenthèse close. Le Diplo c’est 2.4 millions d’exemplaires vendus chaque mois dans 28 langues avec un effort de diffusion considérable dans les pays émergents. C’est 90% de revenus assurés par les abonnements et la vente en kiosque là où le reste de l’industrie saigne en raison d’une addiction trop forte aux revenus publicitaires qu’Internet absorbe toujours un peu plus. Le « Diplo » c’est des articles d’une qualité qui relève de l’orfèvrerie. J’y ai lu le meilleur article traitant des agences de notation qui, bien que datant de 97 (!), reste d’une actualité troublante. J’y ai aussi lu un texte d’une poésie profonde sur la future exploitation des pôles.
Le Monde Diplomatique est un mensuel. Au moment où la pensée fast-food intoxique nos existences comme j’ai pu le décrire dans un récent article, le Diplo, lui, s’inscrit dans un autre rythme. Un autre temps. Celui de la réflexion. La première cause de la dégradation de la pensée c’est sa production à l’emporte pièce parfaitement illustré ici.
Twitter et Facebook c’est le « whaaaaaaaaat ? » de Lil Jon.
Signe de son sérieux journalistique, le « Diplo » accorde un budget conséquent au journalisme d’investigation. Le reporter va extraire lui-même sa matière première. Il n’outsource pas son travail à des mineurs chiliens. Il ne se contente pas de répéter une dépêche AFP. Un journaliste qui prend sa pelle et sa pioche et qui va charbonner, ça aussi, ça compte. Comme compte la générosité du journal qui met à disposition ses archives gratuitement sur son site. Tout cela contribue à faire du Monde Diplomatique un OVNI dans le monde de l’information.
Pour finir, à ceux qui pensent que lire à la fois The Economist et Le Monde Diplomatique relève du grand écart idéologique, je réponds ce que j’ai toujours répondu quand certains, mettent, chez moi, le paradoxe en évidence : « la marque d’une intelligence supérieure, c’est d’y faire cohabiter deux idées opposées, sans en altérer le bon fonctionnement ».



