LETTRE A HASSAN
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Tout a commencé durant cette fameuse rencontre du 28 avril au restaurant Les Editeurs. Abdou avait offert Léon l’Africain d’Amin Maalouf à Karima, ravie de recevoir un livre dont elle avait tant entendu parler. Le destin faisant bien les choses, elle avait prévu des vacances en Andalousie (le pays de Hassan Al Wazzan, rebaptisé Léon l’Africain à la suite d’une vie riche en péripéties). Elle se résolut à le lire avant son départ… et une fois arrivée à bon port, c’était comme si l’Andalousie musulmane renaissait de ses cendres. L’Alhambra avait, pour elle, une signification beaucoup plus profonde. Plus intime. Comme si elle y avait vécu à un âge, où ceux de sa religion y regnaient en maîtres absolus. Les paysages andaloux lui parlaient dans une langue que nul autre qu’elle ne pouvait comprendre. L’expérience fut si intense, si enrichissante qu’elle décida de prendre sa plume. Elle tenait absolument à écrire à Hassan. Cette lettre que je me suis facilement procuré nous fait voyager dans l’espace et le temps. On a le souffle coupé devant les photos qui accompagnent cette missive. Et, immanquablement, chacun en vient à se demander ce qu’il peut bien foutre dans son bureau en contreplaqué, dans le troisème sous-sol de la Défense.
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Cher Hassan,
Coïncidence ou choix du destin, j’avais prévu un voyage à l’Alhambra depuis quelques mois déjà, quand, à deux semaines de mon départ, on me fit un présent bien particulier : ton autobiographie, les lettres de Léon l’Africain.
Tu imagines donc quelle fut ma joie à la lecture de ces pages et quelle fut mon excitation à l’aube du départ : crème solaire, vêtements, passeport (je t’expliquerai dans un prochain courrier le sens de ces objets) il ne fallait rien oublier, mais surtout ne pas t’oublier !
En effet, nombre de choses ont changé depuis ton époque à Grenade et sans pouvoir te les énumérer toutes maintenant, j’ai pris ce signe du destin qu’a été notre rencontre pour te faire découvrir douze siècles plus tard Grenade, Cordoue mais aussi, et surtout, l’Alhambra que tu aimais tant.
« Grenade, nulle cité ne te ressemble (…) tu es la mariée et les autres pays ta dot ».
Même si j’étais plus éloquente, même si ma plume était plus docile, je serai bien incapable de décrire ce que l’on ressent en se baladant dans l’Alhambra et ses jardins…en y observant Grenade…d’autant plus qu’à chacun des mes pas, je me remémorais tes descriptions. J’étais telle une reine avec ma longue jupe à me balader dans des jardins fleuris de roses, cyprès et jasmin, à m’imaginer qu’un jour, un prince me construirait aussi un magnifique palais !
Comme tu le vois sur les photos ci-dessus, rien n’a changé. Son charme est toujours présent…seuls les habitants d’alors ont été remplacés par quelques 6000 visiteurs journaliers ! Me croirais-tu, cher ami, si je te disais qu’à notre époque, l’Alhambra est aussi le nom porté par cette boisson enivrante qu’est la bière.
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Eh oui, après la chute de notre empire et les dernières larmes versées par Boabdil dans la vallée en quittant Grenade, ‘Alhambra’ aujourd’hui représente pour beaucoup de Grenadins la bière locale. Affront à notre histoire ou simple utilisation Marketing (je t’expliquerai le sens de ce mot dans un prochain courrier) ? Nous pourrions en discuter prochainement.
J’aurai tellement de choses à te dire sur ton pays, sur ce qu’il est devenu, mais le temps m’est malheureusement compté. Tu m’en vois désolée.
Je souhaite donc partager avec toi un dernier point : un sentiment étrange que j’ai ressenti en visitant la ‘Mezquita de Cordoue’.
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Oui, cette Mosquée devenue Cathédrale au XIIIe siècle. Sentiment de fierté pour sa beauté, pour avoir offert à l’Espagne notre plus belle représentation de la présence musulmane jusque là (notamment avec ses 600 colonnes de marbre magnifiques)…mais sentiment de tristesse aussi.Tristesse et douleur à l’idée d’avoir perdu ce lieu magique, dorénavant changé en Cathédrale et où, les messes ont remplacé l’appel du muezzin. Où seules quelques gravures en langue arabe témoignent de notre passage. Peut-être est-ce le même sentiment qui envahit un chrétien visitant la Mosquée Sainte Sophie de Constantinople, qui fut une Cathédrale jusqu’au XVe siècle ?
Sur ces quelques remarques je me dois de te quitter pour laisser libre cours à ton imagination… l’Albayzin a gardé tous ses charmes du haut de sa colline. L’Andalousie vit sa modernité dans le respect de notre héritage.
J’espère que mes nouvelles t’apporteront chaleur et envie de revenir te balader à cette époque qui est la mienne… et qui me permet de vivre un peu durant la tienne, tant ce que vous avez créé est imposant et incomparable.
Que la Paix t’accompagne cher ami.
Karima
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