Jeudi, septembre 29, 2011

MOULIN A PAROLES ET MACHINE A SOUS

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Le feu rouge tardait à passer au vert. Djibril s’impatientait du côté passager. Il tuait le temps en pianotant sur un iPhone à l’écran explosé. « J’ai fait la connerie de pas prendre l’Apple Care… du coup j’attends l’iPhone 5″ s’était-il justifié. J’examinais ses doigts décharnés en même temps que je surveillais le feu.

Alexia 06.11.24.37…

Encore un de ces stickers bas de gamme collés sur les poteaux des feux tricolores à l’attention des adeptes de plaisirs tarifés. Y en avait partout: « Sabrina 07.11.54.64… » « Trans 06.16.99.10… » Collés les uns sur les autres. Certains jaunis par le temps. D’autres à moitié déchirés et présentés comme des trophées par des gamins prépubères.

Moi aussi je voulais tuer le temps. Et, accessoirement, infuser un peu de légèreté dans un habitacle que l’attente avait rendu silencieux.

« T’as déjà appelé un de ces numéros? »

J’avais pris le partie de ne pas le regarder dans les yeux. Djib sentait les mauvaises blagues à dix kilomètres. Il cessa de jouer avec son téléphone. Il ne disait rien. Il ne souriait pas. Il avait rougi, sans que je sâche si c’était de colère ou de honte. Puis les traits de son visage se détendirent et un ersatz de sourire fit son apparition.

« T’es malade, frère. La baise par téléphone? C’est un truc de ouf, ça. T’appelles, tu khalasses*, et une femme avec une voix de cendrier te parle. T’imagines le truc de ouf? Payer une femelle pour qu’elle ouvre la bouche? C’est comme si tu payais de la poissecaille pour nager. »

Il avait rangé son phone dans une poche de 501 à peine assez large pour accueillir une VISA. Il répétait comme pour lui même:

« Payer une greluche pour caqueter… t’es sérieux, toi? »

J’aurai voulu le consoler en lui rappelant qu’un certain nombre d’entre elles dépensaient des fortunes chez des charlatans pour qu’on daigne les écouter. Mais le feu était enfin passé au vert. Et ça klaxonnait déjà derrière.

 

* khallass: payer

posted by Samir at 15:59  

Jeudi, septembre 15, 2011

504 DIPLOMES

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Mon père est un passionné d’automobile. Quand j’étais petit, il nous réquisitionnait, mon frère et moi pour l’aider à parachever ce qu’il considérait être l’œuvre de sa vie : retaper la carcasse d’un 504 coupé V6, acheté quelques milliers de francs au plus grand dam de ma mère…

… et du nôtre.

Maman se voyait privée de son époux qui lui préférait une rivale de fonte et d’acier et nous nous voyions privés des matchs de foot du quartier après avoir été chauffés à blanc par un épisode d’Olive et Tom.

Mon père avait beau nous décrire la généalogie de son tacot, il avait beau nous expliquer que ses lignes avaient été dessinées par Pininfarina, le carrossier de Ferrari… rien n’y faisait. Mon frère et moi avions la mine maussade d’un Kunta Kinté arraché à sa terre natale.

La 504, c’était le bagne.

J’ai abimé mes petites mains à poncer le galbe métallique de ses ailes. Mon dos s’est vouté sous le poids de pièces détachées que je passais à mon père comme un scalpel à un chirurgien. J’étais l’infirmier sadique qui priait chaque jour pour que crève sa putain de patiente. En vain. Papa n’était pas le Dr Bonnemaison. Le peu d’entrain que nous montrions à la tâche l’avait d’abord blessé. A l’écouter, nous aurions du être fiers de participer à cette aventure. Et puis, voyant nos regards qui s’obstinaient dans l’incompréhension, il avait décidé de faire de ces week-ends une véritable leçon de vie : « Vous souffrez ? Al hamdoulillah. Maintenant, vous savez ce que c’est que le travail. Si vous ne bossez pas bien à l’école, c’est toute votre vie que vous allez porter des taules. C’est les diplômes qui vous protègeront de cette vie de misère.»

Les chiffres semblent lui donner raison.

Un américain diplômé de l’université encaissera, en moyenne, 3.6 millions de dollars durant toute sa carrière. Son compatriote, s’il s’est arrêté à l’équivalent de notre bac, ne peut espérer guère plus d’1.3 millions de dollars. Une autre étude, si elle donne des chiffres différents, conforte cette tendance largement favorable au plus diplômé des deux, puisque l’écart de salaire constaté s’élève à 75%.

Trois choses viennent, aujourd’hui, remettre cette réalité en perspective :

1. Le terrain. C’est la réalité de milliers de jeunes diplômés qui se prostituent stage, après stage, après stage en dépit du fameux sésame délivrés par leurs écoles… même quand elles sont prestigieuses. On connaissait la mendicité des rues où, en échange d’un pare-brise lavé à l’eau savonneuse, de petits tziganes dégourdis t’escroquent de quelques piécettes. On apprend à connaître celle des bureaux où certaines sont prêtes à échanger leur cul contre six mois de plus à remettre de l’eau dans la machine Nespresso. Les jeunes diplômés sont devenus les serfs de nouveaux monarques absolus.

2. La dévaluation brutale de la monnaie « diplôme ». Hier, aussi sûr et solide que le franc suisse, il présente aujourd’hui à peine plus de garanties que le peso argentin. La faute à cette satanée planche à billet qui n’a cessé de tourner entre 1990 et 2007, puisque elle a imprimé 22% de diplômes supplémentaires en Amérique du Nord, 74% en Europe, 144% en Amérique Latine et 203% en Asie (cf. The Chronicle of Higher Education). Cette tendance inflationniste ne doit pas masquer une autre réalité beaucoup plus menaçante à long terme: sur 150 millions d’étudiants universitaires en 2007, 70 étaient asiatiques. Les pays émergents se donnent les moyens de leur potentiel de croissance et forment leurs populations à une vitesse vertigineuse. Phénomène à mettre en perspective avec la raréfaction des contrats d’expatriation : qui a besoin d’un français payé comme un Ministre du pays d’accueil quand on peut engager un contrat local, aussi performant, bien plus motivé et pour vingt fois moins cher ?

3. Une redéfinition de la valeur ajoutée au travail combinée aux nouvelles technologies. Toute profession qui peut être saucissonnée en une succession de tâches dématérialisables, est une victime potentielle d’un microprocesseur où d’un diplômé low-cost. Tout un pan de la classe moyenne a commencé à souffrir de ce bouleversement : des ingénieurs informatiques aux comptables, en passant par les cadres commerciaux. Les mauriciens codent mieux que les premiers pour moins cher et avec le sourire. Les indiens à $2 de l’heure sont au fait des dernières normes IFRS. Et ils bossent pendant la fête du travail. Des vendeuses à l’accent tunisien peuvent vendre la même chaudière que ton petit cadre commercial bedonnant. La voiture de fonction et les arrêts maladie en moins. Tout ce qui peut être automatisé le sera. Tout ce qui est offshorable également. Un diplôme, quel qu’il soit, n’y pourra rien.

Ironiquement, les métiers les plus protégés de cette redistribution des cartes sont les moins glamour. Ils sont ceux dits à « moindre valeur ajoutée ». Un coiffeur, par exemple, ne sera jamais remplacé par un logiciel. Ni par une quelconque machine. Une coiffure ne sera jamais exportable vers un pays à bas coûts. Une fuite d’eau dans ton appartement nécessitera toujours un plombier.

Papa a toujours raison (même quand il a tort).

Pour encore combien de temps ?

posted by Samir at 15:55  

Jeudi, septembre 15, 2011

HASAN SALAAM

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Pour ceux et celles qui ont la chance d’être sur Paris ce soir, l’Institut des Cultures d’Islam donne un concert exceptionnel. Hasan Salaam, un des meilleurs rappeur américain underground, vient nous y faire découvrir des textes engagés, empreints d’une quête spirituelle touchante. Le tout mâtiné d’un flow à la 2Pac qui ne gâche rien. Ca tourne en boucle dans mon autoreverse. Et ma tête bouge toute seule.

Les détails c’est par ici.

De rien.

posted by Samir at 12:54  

Jeudi, septembre 8, 2011

DIPLOCAÏNE

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Miss F, jeune lectrice qui s’abime la santé en Prépa, m’a gentiment demandé quels étaient les périodiques que j’oscariserai si une telle récompense venait à exister. L’ exercice exige une séléction des plus draconienne : pas question de livrer une interminable liste « copiée-collée » depuis les bookmarks de mon navigateur. C’est l’injection de drogue la plus pure que Mademoiselle réclame. Et comme je ne sais pas dire non aux filles, voici ce que j’ai bicrave à mon adorable junkie.

Sans surprise, le gros des publications reste anglo-saxon :

1. The Economist
2. Strategy+Business (le magazine du cabinet de conseil Booz & Co)
3. Fast Company
4. McKinsey Quarterly

Dans cet ordre.

La dominante est business. Il fallait s’y attendre. A noter que The Economist traite également de sujets de société et de géopolitique. Brillamment qui plus est… même s’il faut toujours le lire avec un œil critique : à titre d’exemple, The Economist fut l’un des plus ardents défenseurs de l’invasion irakienne.

En langue française, je ne citerai qu’un journal. Un seul. Un mensuel. C’est le Le Monde Diplomatique. Mon chouchou. Le « Diplo » c’est un journal de la résistance. Ne serait-ce que par son business model qui mérite qu’on s’y attarde : 51% de son capital appartient au journal Le Monde. Les 49% restant sont répartis entre l’association Günter Holzmann, qui regroupe l’équipe rédactionnelle du « Diplo », et l’association des Amis du Monde Diplomatique. La majorité de blocage s’élevant à un tiers du capital, il en résulte que Le Monde n’a plus aucun pouvoir sur cet enfant turbulent qui fut, à l’origine, un supplément dédié aux diplomates et autres organisations internationales. En témoigne, le débarquement manu militari d’Eric Fottorino, quand le redacteur en chef du « Diplo » est, lui, élu par ses pairs. Niel, Pigasse et Bergé peuvent virer Fottorino. Ils ne pourront jamais rien contre Serge Halimi. Petite parenthèse, ce mode d’élection du rédacteur en chef n’est pas l’apanage d’un courant de pensée, plutôt de gauche, puisque McKinsey, prestigieux cabinet de conseil et autre temple de la pensée capitaliste, désigne son Grand Prêtre de la même façon. La démocratie des idées n’est le pré carré de personne. Parenthèse close. Le Diplo c’est 2.4 millions d’exemplaires vendus chaque mois dans 28 langues avec un effort de diffusion considérable dans les pays émergents. C’est 90% de revenus assurés par les abonnements et la vente en kiosque là où le reste de l’industrie saigne en raison d’une addiction trop forte aux revenus publicitaires qu’Internet absorbe toujours un peu plus. Le « Diplo » c’est des articles d’une qualité qui relève de l’orfèvrerie. J’y ai lu le meilleur article traitant des agences de notation qui, bien que datant de 97 (!), reste d’une actualité troublante. J’y ai aussi lu un texte d’une poésie profonde sur la future exploitation des pôles.

Le Monde Diplomatique est un mensuel. Au moment où la pensée fast-food intoxique nos existences comme j’ai pu le décrire dans un récent article, le Diplo, lui, s’inscrit dans un autre rythme. Un autre temps. Celui de la réflexion. La première cause de la dégradation de la pensée c’est sa production à l’emporte pièce parfaitement illustré ici.

Twitter et Facebook c’est le « whaaaaaaaaat ? » de Lil Jon.

Signe de son sérieux journalistique, le « Diplo » accorde un budget conséquent au journalisme d’investigation. Le reporter va extraire lui-même sa matière première. Il n’outsource pas son travail à des mineurs chiliens. Il ne se contente pas de répéter une dépêche AFP. Un journaliste qui prend sa pelle et sa pioche et qui va charbonner, ça aussi, ça compte. Comme compte la générosité du journal qui met à disposition ses archives gratuitement sur son site. Tout cela contribue à faire du Monde Diplomatique un OVNI dans le monde de l’information.

Pour finir, à ceux qui pensent que lire à la fois The Economist et Le Monde Diplomatique relève du grand écart idéologique, je réponds ce que j’ai toujours répondu quand certains, mettent, chez moi, le paradoxe en évidence : « la marque d’une intelligence supérieure, c’est d’y faire cohabiter deux idées opposées, sans en altérer le bon fonctionnement ». 

posted by Samir at 19:35  

Mardi, septembre 6, 2011

1990

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Tout va trop vite, nouvelles technologies
Beeper, tatoo, tam-tam, COBE oh oui
J’utilise plus de bandes qu’une momie
J’écris des rimes sales comme Dolly
Golden
Le RPR trouve ma musique
Obscène
Mais j’serai bientôt dans le top 50 avec ma paire de Top Ten
Est-ce que je mens ?
Nan
Est-ce qu’on baissera nos futes pour quelques francs ?
Nan
Pervers j’ai l’cerveau près des couilles comme Krang
Mais j’ai de la bonne poudre comme Tang

Les blancs ne savaient pas sauter. Aujourd’hui, les noirs ne savent plus rapper.

La concurrence ferait bien de surveiller ce petit. Booba y compris.

posted by Samir at 08:50  

Jeudi, septembre 1, 2011

MAUVAISE REPUTATION

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Nous vivons une ère d’abondance.

En témoigne les poubelles de Monoprix pleines de fruits et légumes frais, qu’un employé a été bien mal inspiré de vouloir récupérer. Après avoir été licencié sans ménagements par sa direction, ce chibani pour qui « jeter la nourriture, c’est péché », fut réintégré grâce à une intensive campagne médiatique menée par d’habiles syndicalistes. Ne nous-y trompons pas, Monop’ n’a pas été pris de remords pour ce père de famille qui aurait du retrouver du travail à plus de 50 piges. Ce qu’a fait la direction de Monoprix, c’est préserver ce que certains, dans les officines académiques des Business Schools, appellent la « corporate reputation ». Un actif intangible, mouvant, aussi insaisissable que la savonnette humide de Fleury Mérogis et, néanmoins, inestimable. Le cas d’école reste celui des sweatshops de Nike, immortalisé par un case d’Harvard, où un Phil Knight pris la main dans le sac, y fait amende honorable après la fonte brutale de la capitalisation boursière de son groupe.

Monoprix réintègre un voleur de poule. Des fruits frais pourrissent dans une benne à ordure. Et pendant ce temps là, on meurt de faim dans la Corne de l’Afrique.

« Facile », me dit-elle la bouche en coeur. J’avoue. Sans m’excuser. Comme le dirait l’autre:

Ca sera toujours les mêmes thèmes
Tant que les mêmes supporteront les mêmes peines,
Tant que les mêmes perdent,
Ceux que les mêmes prennent

posted by Samir at 11:46  

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